On les appelle « Vespas ». Ces bombes à retardement filent sur les routes cabossées de la République du Bénin. Ils ont transformé leur petite motocyclette Vespa en un engin à trois roues.
Assis sur l’essieu arrière, un immense réservoir d’une capacité d’au moins 100 litres sert de siège au conducteur. Les Vespas sont d’importants acteurs de la contrebande d’essence au Bénin.
Pour comprendre l’ampleur du phénomène, il faut en connaître la recette. Le Bénin partage sa frontière Est avec le plus grand producteur de pétrole de toute l’Afrique. Le voisin Nigeria est un titan. Mais ses 137 millions d’habitants ne bénéficient pas beaucoup des retombées économiques de l’exploitation de son or noir. Si bien que le gouvernement nigérian accepte de maintenir le prix du litre à un taux relativement bas afin de les calmer un peu.
Le gouvernement du Bénin privatise pour sa part l?entreprise d?Etat chargée de la distribution de carburant en son sol. Passons sous silence les nombreux scandales issus d’une transaction douteuse, retenons que le prix du litre augmente lentement. Il suit les cours mondiaux tandis qu?au Nigéria, c’est l’inverse : chaque fois que le gouvernement tente de hausser le prix à la pompe, les grèves paralysent le pays et les sabotages d’oléoducs font perdre des millions aux maîtres du brut. L?essence est moins chère au Nigeria que partout ailleurs en Afrique de l?Ouest ; deux fois meilleur marché qu?au Bénin, trois fois meilleur marché au Burkina Faso.
Une histoire d?unijambistes

Vers la fin des années 80, un petit groupe d?estropiés béninois vivant à Cotonou décide d’abandonner ses activités de mendiants pour un commerce plus lucratif. La conjoncture est parfaite. Unijambistes mais pas manchots, ils fabriquent la première Vespa tricycle, y soudent un grand réservoir et filent vers l’est. Ils en reviennent chargés d’essence qu’ils revendent à un prix dérisoire. L’idée est contagieuse. Leurs comparses, ils sont légions à l’époque, fabriquent des véhicules similaires et multiplient les aller-retour. Les douaniers n’osent pas arrêter des handicapés récemment sortis de la misère, surtout lorsqu’ils leur filent un billet dans la poche au passage. Le gouvernement ferme également les yeux devant le reflet de son incompétence en matière d’intégration de personnes diminuées physiquement.
Aujourd’hui l’essence de contrebande est omniprésente au Bénin. Les dames et leurs enfants vendent le liquide ocre dans des cruches en verre au bord des grandes artères. En fin de journée, les reflets obliques du soleil sont déviés par le liquide translucide. Le spectacle est magnifique et ses répercussions inconnues. Pour chaque station d’essence affichant 400 francs CFA le litre (1$), il existe une cinquantaine de comptoirs illicites mais tolérés.
Toute cette essence ne provient pas uniquement des Vespas, dont la capacité de transport demeure limitée. D’autres acteurs de la contrebande ont les bras bien plus longs. Ils passent devant ma maison sur pilotis tous les jours. Leur parler est difficile, les photographier encore davantage. Je suis constamment à la recherche d?une photo choc pour vous écrire le prochain chapitre : contrebande sur le lac Nokoué.
Pascal Poinlane

