Petit rappel en pleine saison estivale : il y en qui font les frais de leur unique présence dans l’espace public, actuellement ! En période de festival, il est difficile d’évaluer l’effet de la répression policière sur les plus marginaux de notre communauté, mais essayez d’imaginer cependant, en vous rappelant le «fameux» règlement interdisant les chiens dans deux des plus fréquentés espaces publics du centre-ville de Montréal.
«Non d’un chien !»
À chaque saison estivale, c’est le branle-bas de combat sur la manière dont va se partager le centre-ville. Cette lutte est généralement perdue d’avance par les marginaux de notre société. Dès lors, c’est la fermeture de l’espace public qui devient roi, celle-ci passant principalement par un discours rétrograde de nos éluEs et la mise en place de mesures plus irresponsables qu’efficaces. Si la situation ne se dégrade pas cette année, elle ne sera certes pas moins pire que les autres.
À la mi-mai, le Maire de l’arrondissement Ville-Marie, Benoit Labonté, mettait la table : « il fallait s’attendre à la mise en place de mesures permettant de s’assurer de la propreté du centre-ville, que les parcs de notre cité ne soient transformés en camping et reconnaître qu’il y a durant l’été à Montréal, des bons et des mauvais itinérants ». Cette dynamique discursive peut créer autant de tords que la mise en place d’une réglementation appliquée à la lettre et n’ayant pour seul impact significatif que d’hypothéquer l’avenir de personnes déjà fragilisées par la vie.
Et voilà qu’à son conseil du 5 juin dernier, l’arrondissement adopte un règlement interdisant d’être accompagné d’un chien dans les uniques carrés Viger et Berri avec les personnes marginalisées comme cible de choix. L’arrondissement avait déjà assuré la fermeture de l’espace public cet automne par l’adoption d’un règlement sur la fermeture des parcs la nuit. À ce moment, notre organisation avait soulevé le même constat sur le discours et les actions de l’arrondissement, appuyé en novembre par la Commission des droits de la personne (CDPDJQ). Celle-ci avait tenu une rencontre avec la ville centrale et l’arrondissement et tous avaient convenu qu’à l’avenir, l’arrondissement devait tenir informé la Commission et les groupes communautaires des mesures qu’il envisageait prendre qui pourraient affecter la population itinérante. Force est de constater que Labonté le maire et son arrondissement n’ont absolument pas retenu leur leçon et sont allés de l’avant sans ménagement avec l’adoption du règlement sur les chiens.
Les effets de la fermeture pure et simple de l’espace public aux personnes marginalisées ont des conséquences graves sur les conditions de vie de ces dernières, ce que l’arrondissement n’est pas sans savoir. Encore récemment, une étude de la chercheure Céline Bellot révélait que la remise de contraventions aux personnes itinérantes avait diminué d’un maigre 11% depuis 2004. Avec encore un impressionnant 6397 constats annuellement, c’est 5 fois plus de contraventions émises qu’il y a dix ans.
Le premier danger de l’adoption de tels règlements est justement cette augmentation de la judiciarisation de ces personnes et des nombreux effets néfastes qui l’accompagnent : dette judiciaire, emprisonnement, déplacements, sentiment d’injustice, etc. L’autre danger consiste à ne pas reconnaître qu’il y a un manque criant de ressources adaptées à l’ensemble de la population itinérante, tellement celle-ci est hétérogène, et que l’on ne peut forcer personne à fréquenter ces services. Enfin, l’ultime danger concerne le poids même des propos tenus par nos décideurs en adoptant de telles mesures. Il n’y a en effet rien de mieux qu’un tel cocktail de bonnes paroles pour alimenter les préjugés dans la population, renforcer l’intolérance et le sentiment d’insécurité des bonNEs citoyenNEs et détériorer davantage la cohabitation dans la rue.
Enfin, voilà plus de deux ans que nous siégeons à un groupe de travail tripartite à l’invitation de la Commission des droits de la personne (CDPDJQ) où est présente la Ville de Montréal, dont l’arrondissement Ville-Marie. Nous sommes en train de travailler à la mise en place d’un projet de médiation sociale qui doit intervenir dans des situations conflictuelles précises entre des personnes itinérantes et d’autres acteurs et actrices de la communauté du centre-ville (résidentEs, commerçantEs, etc.). Mais comme c’est le cas actuellement, il y a des moments où nous nous demandons à quoi servent de tels efforts de concertation et d’initiatives quand quelques bonnes paroles et l’adoption d’un règlement viennent tout compromettre, l’espace d’un instant, dans notre espace… de moins en moins public. «Nom d’un chien » !
Bernard St-Jacques
Pierre Gaudreau
Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal (RAPSIM



