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Qui limite qui ? Et surtout comment ?

Des limitateurs de vitesse pour les camions et les… personnes en fauteuils roulants

DébatsNotions abordées :

La technique, notamment l’informatique, est une forme efficace de législation

Donc : Lorsque elle est législation, la technique est source de conflit

Mardi, j’ai croisé la collègue Catherine Roy. Elle n’a pu s’empêcher de m’exprimer sa colère envers la Régie d’assurance-maladie du Québec (RAMQ) qui exigeait désormais qu’on ne livre à ses assurés que des fauteuils motorisés dont la vitesse maximale ne dépasse pas 10 km/h (faits brièvement relatés dans le Journal de Québec).

Je ne débattrais pas ici du mérite de la mesure, mais plutôt de la norme technique comme outil de législation efficace et de la manière dont une telle norme doit être adoptée et imposée.

En effet, cette limite de 10 km/h a été adoptée, unilatéralement, sans consultation. J’ai vérifié auprès de quelques associations ainsi que de la Confédération des organismes de personnes handicapées du Québec (COPHAN) : aucune n’avait été consultée, ni avait eu vent que la RAMQ s’apprêtait à prendre cette décision. Au contraire, plusieurs associations protestent ou préparent leur réaction. Certaines considèrent même à porter plainte pour discrimination devant la Commission des droits de la personne du Québec (CDPDJQ).

Fauteuils roulants mécanisées

En dénonçant cette mise devant le fait accompli dans une lettre envoyée en octobre dernier à la RAMQ,Raymond Duquette, président du Regroupement des usagées du transport adapté de Sherbrooke métropolitain (RUTASM) soulève des questions intéressantes :

  • Sur la norme elle-même : Si un être humain peut aisément jogger à 15 km/h et même pousser à 20 km/h (les athlètes jusqu’à 40 km/h), ne faudrait-il pas laisser au moins à l’usager de fauteuil la capacité de « courir » (15 km/h) pour fuir un danger, éviter une collision, traverser une intersection achalandée plutôt que de le rendre prisonnier de « son moyen pour pallier son handicap » ?
  • Sur l’uniformité de la norme : Si les personnes ont différents types de handicaps, conditions de santé, environnements physiques, capacités de conduite, ne serait-ce pas aux médecins et ergothérapeutes qui recommandent un fauteuil roulant motorisé d’établir également les vitesses maximales ? Ce qui n’empêcherait pas ensuite un individu qui conduirait imprudemment son fauteuil d’être pénalisé comme n’importe quel autre citoyen.
  • Sur l’application différenciée de la norme : Pourquoi appliquer cette norme uniquement aux fauteuils roulants motorisés payés par la RAMQ et non à tous ceux vendus au Québec ? Donc pas à ceux qui ont les moyens de se les payer eux-mêmes ?

De son côté, Julie Bilodeau, porte-parole de la RAMQ, m’a affirmé qu’effectivement les vitesses des fauteuils sont ajustées pour chaque usager par les professionnels en réadaptation, et que très souvent la limitation ainsi fixée est inférieure à 10 km/h. Selon elle, le principal motif du 10 km/h maximum est que le fauteuil nécessiterait alors des accessoires supplémentaires (feux, clignotants, etc.) que le gouvernement ne veut pas défrayer (ce qui soulève en retour la question, pourquoi ne pas permettre à l’usager de s’en équiper ?).

 

Législation efficace et démocratie

Cette controverse intéresse tous les citoyens des sociétés informatisées. Car, il s’agit de normes à laquelle on ne peut ni échapper, ni désobéir (en démocratie, demeure le droit individuel fondamental de désobéir aux lois en en assumant les conséquences : ce qu’on appelle la liberté, le libre arbitre) parce qu’elle est programmée dans le cœur de machines soutenant nos activités quotidiennes. Potentiellement de tout le monde. Donnons pour exemple d’application massive comment aujourd’hui le gouvernement chinois contrôle et module, directement et en temps réel, l’accès aux contenus du Web d’un milliard trois cents millions de citoyens de la planète.

Or en démocratie, l’obligation de se soumettre à la norme législative implique le droit d’avoir son mot à dire. Et encore plus lorsque la norme est appelée à être appliquée, automatiquement et sans discrétion, par des machines indifférentes aux conséquences immédiates. 

Ici, le traitement que reçoivent les personnes handicapées par le gouvernement du Québec contraste avec celui qu’on reçut les camionneurs de la part du même gouvernement qui leur imposé des limiteurs de vitesse à 105 km/h depuis le 1er janvier 2009. Dans ce dernier cas, le projet été largement publicisé (notamment dans les médias), fait préalablement l’objet de publication d’études et de multiples consultations avec les acteurs de l’industrie du camionnage. Un projet de loi a été dûment déposé, débattu et adopté. Au terme de ce long exercice, certains camionneurs se disent toujours en désaccord. Cependant, ils ont au moins eu l’occasion de faire valoir leurs arguments devant les décideurs et de voir cette obligation adoptée légalement et démocratiquement.

Rapport entre l'État et le citoyen balisé par la technique

Tout le contraire entre la RAMQ et ses assurés. Aucune annonce. Aucun préavis. Aucune consultation avec les intéressés pour discuter des implications possibles ou des modalités d’application. Juste la mise devant un fait accompli, incontournable, parce qu’inscrit dans les circuits mêmes de la machine qui supplée à leurs jambes. La RAMQ soutient qu’il y a eu réunions d’un comité de fonctionnaires et professionnels auquel participait aussi une personne représentant les personnes avec handicap (mais chez les associations, on déclare n’avoir jamais pu savoir son identité). Plus troublant, Julie Bilodeau affirme que « il n’y a aucune information publique » concernant cette décision. Ni étude. Ni liste des membres du comité, ni recommandation de celui-ci. Ni même le texte de la décision, ou même de la lettre adressée aux responsables des services des aides techniques les informant de cette décision dont pourtant des extraits circulent (ici, en page 5 de ce bulletin). Rien.

Deux décisions concernant une limitation technique de vitesse. L’une ouverte, publique, participative et démocratique. L’autre dérobée, autoritaire, paternaliste et technocratique.

Je ne sais si la Commission des droits de la personne a grand prise légale pour déclarer la décision de la RAMQ discriminatoire au sens de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec. Cependant, il y a clairement matière à intervention pour le Protecteur du citoyen. Car, selon toute apparence, cette décision à caractère législatif a été prise au mépris des principes démocratiques devant régir les rapports entre l’État et les citoyens.

Dans tous les cas, organisations et citoyens doivent apprendre à reconnaître quand les décisions technique sont plus que réglages de machines et affecte la vie et les droits d’autrui. Et lorsqu’effectivement, il s’agit de législation à travers la technique, agir en conséquence comme on le doit dans une société qui se veut libre et démocratique.Tablette d'écriture cunéïforme

Catégories : Débats, Observations

4 Commentaires »

  Paul Cormier a écrit @ 12/02/2009 à 5:28 pm

Excellent article, merci. Il s’agit sans doute d’une autre décision de fonctionnaires voulant bien faire, suite à quelques accidents. Quelqu’un se fracasse le crâne à vélo, pouf! obligation de porter le casque. Quelqu’un se noie dans une piscine, pouf! clôtures partout (si on pouvait clôturer les lacs, il y en aurait sans doute). Quelqu’un en fauteuil a pris le clos ou a frappé un piéton, pouf! limite de vitesse.
J’utilise un fauteuil motorisé pour mes déplacements. J’ai évalué à 14 km/h sa vitesse maximale. Pour moi, c’est amplement suffisant. Il est de ma responsabilité de me bien comporter, et d’adapter ma conduite aux conditions environnantes. Les seuls endroits où je roule si vite sont les pistes cyclables (où je n’ai techniquement pas le droit d’être, comme tout autre piéton)
Je pense en particulier à ces personnes qui se déplacent en fauteuil roulant motorisé sans se soucier des piétons qui marchent autour. Circuler à grande vitesse sur un trottoir très achalandé est dangereux pour tout le monde et constitue un manque de savoir-vivre. En Finlande, sauf erreur, on considère exiger un permis de conduire pour se déplacer en fauteuil motorisé. La question de l’introduire au Québec a été posée dans un colloque il y a 2-3 ans. Or, un fauteuil roulant n’est pas un véhicule au sens du Code de la route. Il est un palliatif à une limitation, semblable à une prothèse. En ce sens les utilisateurs de fauteuil sont considérés comme étant des piétons, et doivent donc déambuler sur les trottoirs et non dans la rue, doivent attendre les feux verts…mais peuvent déambuler en état d’ébriété comme tout piéton!)
La limite de vitesse imposée bureaucratiquement vise sans doute à pallier la déficience du système de réadaptation: on ne donne pas de cours de civisme aux personnes qui commencent à utiliser un fauteuil, ni ne leur enseigne-t-on véritablement leurs responsabilités.
Un exemple: une personne aveugle qui se déplace avec son chien-guide a le droit d’entrer à peu près partout, mais a la responsabilité de contrôler son animal. Donc, pitou peut entrer au Buffet chinois, mais ne peut aller renifler dans les présentoirs!
Je ne connais pas de gens qui achètent eux-mêmes un fauteuil roulant motorisé; un modèle de base coûte environ 7,000$. Ce qu’on voit très souvent sur les trottoirs et au milieu de la rue sont des triporteurs (très dangereux parce qu’instables) et des quadriporteurs dont l’obtention ne nécessite par de certification médicale.
Je suis donc d’accord pour dire que l’État impose (trop) souvent ses normes at large. Les responsabilités des personnes ayant des déficiences doivent être clairement signifiées. Il reviendra à celle-ci d’agir en conséquence.
ayoye, mon neurone chauffe!
au plaisir de vous lire.

  Mohamed Moula a écrit @ 14/02/2009 à 11:14 pm

Bonjour,

Excellent article. Il exprime exactement mon avis sur la question. Je suis une personne handicapée. Je suis utilisateur d’un fauteuil motorisé dont la vitesse ne dépasse pas les 8km/h.

Je suis étudiant universitaire et je ne peux pas me rendre à mes cours au moyen de mon fauteuil en raison de sa vitesse très réduite 8km/h. Ce qui m’oblige souvent à utiliser le transport adapté même si je n’habite pas loin de l’université. À part la paralysie des mes membres inférieurs, je suis en possession de toutes mes capacités physiques me permettant de contrôler un fauteuil à une vitesse supérieure à celle du fauteuil que j’aiprésentement.

Juste pour ce cas de figure, je peux dire donc que la décision unilatérale de la RAMQ va dans le sens contraire de toute efficience et de bonne utilisation des ressources publiques.

Merci et bonne journée

Mohamed Moula,
moula@sympatico.ca

  Patrick Fougeyrollas a écrit @ 18/02/2009 à 11:01 pm

Merci pour cet excellent article qui nous informe d’une décision qui doit être dénoncée et révisée par la RAMQ. À titre de président du Réseau international sur le Processus de production de handicap (RIPPH), cette décision normative unilatérale est un bon exemple de création d’un nouvel obstacle environnemental créant une situation de handicap dans leurs déplacements aux personnes ayant des incapacités motrices. On voit bien ici que le handicap n’est pas une caractéristique des personnes mais bien de leur confrontation avec des facteurs environnementaux , ici une règlementation bureaucratique portant atteinte aux droits de la personne et aux principes et contenus de la nouvelle politique A part…entière et de son plan de mise en oeuvre. Ceux-ci interpellent tous les ministères, organismes publics, dont la RAMQ et les municipalités pour éliminer ces obstacles au droit à l’égalité. Elle tarde d’ailleurs à être officialisée cette politique qui est sur le bureau du ministre responsable au MSSS depuis juin dernier. Celà ne nous avance guère de participer à des exercices de démocratie essentiels mais faits à la course pour répondre à une date enchassée dans un article de Loi , d’en arriver à un consensus avec tous les partenaires et le mouvement associatif et que par la suite on n’en entende plus parler. Il faut donc recommencer à se mobiliser pour que cette politique soit adoptée dans les meilleurs délais.
Cette maladresse de la RAMQ nous indique que des mécanismes de suivi rigoureux de toute législation. règlementation, politique ou programme doivent être soumis à la clause d’impact, prévue dans la Loi, sur un possible effet sur la qualité de la participation sociale et de l’exercice des droits humains des citoyennes et citoyens québécois ayant des incapacités ou différences fonctionnelles. En tout cas, ce n’est pas demain la veille que l’on pourra cesser de formuler des plaintes car les décideurs y sont sensibles. À vos courriels donc , chers motorisés, pour que monsieur Marc Giroux, PDG de la RAMQ, fasse réviser cette erreur et disparaitre cette nouvelle situation de handicap. P. Fougeyrollas

  lorenzo imbeault a écrit @ 24/04/2010 à 9:34 am

je suis pour ne pas limiter les quadriporteurs payés par le gouvernement moi je conduis une camionnette et mon quadri est barré a 10 km/h . si je suis capable de conduir un vehicule sur la route ,je n’est pas de probleme a conduire un quadriporteur a 15 km/ h .merci de nous permettre de dire nos commentaires.

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