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Vivre entre les lignes

À partir de faits d’actualité ou de la vie quotidienne, ce carnet explore comment des informations, des programmes et des machines organisent nos relations avec les autres êtres humains, les organisations et même la société tout entière. Car, par-delà la compréhension de la société de l’information dans laquelle nous évoluons, il nous faut apprendre à y vivre et à en influencer démocratiquement les développements.

Émancipation ou exploitation en ligne des patients

Qui contrôle - et à qui profite - une communauté de partage d’informations personnelles en ligne ?

ObservationsNotion abordée :Nos informations personnelles deviennent une ressource stratégique.

L’histoire racontée par Sarah Arnquist du New York Times est exemplaire du pouvoir qu’Internet permet à un groupe de se donner.  En 2005, Amy Farber apprend qu’elle est atteinte de lymphangioleiomyomatose (LAM), une maladie complexe, encore sans remède, qui conduit ultimement à la mort et touchant surtout des femmes. Or, la LAM est une maladie très rare. Elle est donc peu étudiée. Amy Farber décide de consacrer ce qui reste de sa vie à développer les moyens susceptibles d’augmenter et d’accélérer la recherche d’un traitement. Elle fonde donc le LAM Treatment Alliance afin de lever des fonds et réseauter des chercheurs à travers la planète. Se rendant aussi compte que la rareté des cas de LAM est en elle-même un obstacle à la recherche, Farber suscite la création du portail Web LAMsight qui permet aux patientes du monde entier de partager leurs expériences et d’alimenter des bases de données au service des chercheurs, des professionnels de la santé et des patientes elles-mêmes.

Amy Farber est d’avis que la création de communautés de patients en ligne est susceptible de transformer la recherche médicale, tout particulièrement dans le cas de maladies rares dont les patients sont dispersés, difficiles à recruter et ne constituent pas un marché potentiellement lucratif susceptible d’intéresser les compagnies pharmaceutiques à investir. Ces communautés peuvent augmenter le pouvoir des patients qui contribuent activement à l’activité de recherche, soumettent des questions à élucider et participent à l’orientation des travaux.  D’autant plus que l’expérience et les observations quotidiennes des patients constituent une source de données précieuses largement sous-utilisées jusqu’ici.

Cependant, la journaliste confond les différentes formes que peuvent prendre ces communautés en ligne de patients en les associant toutes à une sorte de « démocratisation » de la recherche. Une grave erreur. Tout particulièrement lorsqu’elle réfère à d’autres « communautés en ligne » mises en place par des compagnies pharmaceutiques ou des entreprises offrant des services de tests génétiques. Ne faut surtout pas mêler les pommes, les carottes et la mauvaise herbe. Derrière la vitrine des conviviales interfaces du Web 2.0 et les mots « communauté en ligne » on peut trouver,  en arrière-boutique, des réalités et façons de faire fort différentes.

Qui contrôle quoi… et donc qui

La formule « l’information, c’est le pouvoir » est bien connue.  Dans les mondes de la gestion et de l’informatique, la formule « l’information est une ressource » n’en est qu’une variante. La question de qui contrôle effectivement « la ressource » est capitale, car elle détermine les rapports entre les individus, les groupes et les organisations.

En recherche biomédicale, les acteurs intéressés peuvent être nombreux : les patients et leurs associations, les chercheurs et les centres de recherches, les professionnels de la santé et les établissements, les entreprises commerciales du domaine biomédical ou autre. Les structures de communication, de collaboration et de pouvoir entre eux peuvent s’organiser de bien des manières, avec des effets tout aussi différents.

La recherche

Dans une infrastructure de recherche biomédicale universitaire classique, ce sont les chercheurs qui sont en contrôle des bases de données. Les chercheurs s’approprient les informations produites sur les patients, même celles que ces derniers ont produites eux-mêmes. Dans beaucoup de cas, les chercheurs gardent jalousement pour eux ces données qui représentent un avantage concurrentiel sur leurs concurrents.

Dans le cas de grosses et coûteuses banques de données financées largement par des fonds publics, un regroupement beaucoup plus large de chercheurs et d’établissements peut contrôler l’infrastructure et en permettre l’accès éventuellement à tout chercheur ayant un projet de recherche crédible.

Aujourd’hui, se développe également diverses variantes de la philosophie de recherche ouverte (open data) où il s’agit d’ouvrir largement l’accès aux banques de données à toute personne intéressée, y compris par leur publication directement sur le Web.

Jusqu’à ce jour, les rôles et pouvoirs que pouvaient exercer les patients sur les informations demeuraient cependant marginaux.

Le commerce

Dans une infrastructure à fin commerciale classique, l’entreprise a intérêt à conserver un maximum de contrôle sur les informations, leurs utilisations et leurs communications. On sait aujourd’hui à quel point les compagnies pharmaceutiques vont chercher à filtrer le plus possible la publication des données et des résultats afin de mousser la réputation et la valeur commerciale de leurs produits. Quitte à cacher leur dangerosité. Elles vont aussi éviter de partager des informations qui risqueraient de donner un avantage stratégique à leurs concurrents. Quitte à étouffer l’avancement des connaissances.

Les patients peuvent avoir quelque pouvoir ici s’ils représentent un marché solvable (c’est-à-dire capable de payer un produit profitable).

L’information peut même être ce produit, comme pour ce service de tests génétiques vendus aux patients à 99 $ US.

Les patients

Arrivent soudain les patients qui peuvent désormais compiler eux-mêmes des quantités importantes d’informations précieuses grâce à des formulaires en ligne, des forums de discussions ou des branchements directs d’appareils médicaux à leur ordinateur ou téléphone.

Si ces patients s’organisent entre eux pour contrôler collectivement leurs informations, ils peuvent en négocier l’accès en échange un certain pouvoir d’influence sur le développement de la recherche ainsi que de certaines compensations financières ou en nature.

Par contre, si ce sont des centres de recherches ou des compagnies pharmaceutiques qui tentent de les recruter un à un en leur offrant de participer à une « communauté en ligne », le pouvoir effectif des patients pourrait être nettement moins grand, voire simplement symbolique, ou même carrément nul.

À moins, que les patients utilisent précisément leur « communauté » pour s’organiser et négocier collectivement…

Bref, par delà des étiquettes et du jargon du fameux Web 2.0, il faut savoir détecter qui, derrière les interfaces, contrôle effectivement l’information.Tablette d'écriture cunéiforme

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Aux bêtas citoyens ! Formez vos bancs d’essai !

Brève : De l’appel du Centre universitaire de santé McGill à participer au test bêta d’un dossier de santé web personnel

ObservationsDepuis juin 2008, le Centre universitaire de santé McGill (CUSM) travaille avec la firme Medical.MD dans le but de créer un dossier de santé web personnel pour les patients. MedforYou 1.0 doit offrir la possibilité de suivre son état de santé et ses procédures médicales ainsi que ceux des membres de sa famille, de gérer ses habitudes de vie (nutrition, exercice) et d’obtenir un soutien interactif, en temps réel. MedforYou fonctionne comme un site Web interactif, de style Facebook, se voulant accessible à tous.

L’outil a pour objectif de permettre au patient d’organiser ses informations en matière de santé et d’y avoir accès de partout où il existe un accès à Internet. On y retrouverait donc des informations sur le profil démographique de la personne, ses allergies, ses médicaments, ses troubles de santé, sa vaccination, ses habitudes sociales, ses antécédents familiaux, mais également une « encyclopédie » médicale.

Capture d'écran de MedforYou

On croit que MedforYou permettra d’améliorer les échanges entre patients et professionnels de la santé. Des applications comme le tableau de bord des interventions, le journal personnel, le tableau des visites et rendez-vous, la liste des professionnels traitants, un service de messagerie et des rappels de choses à faire supporteront ces échanges.

Les commentaires concernant la version bêta du site seront recueillis entre les mois de juillet et septembre 2009. On prévoit offrir MedforYou 1.0 à la population dès octobre 2009. Des améliorations sont prévues pour l’année prochaine.

Capture d'écran de MedforYou

Medical.MD serait actuellement en pourparlers avec TELUS Solutions en santé en vue d’intégrer MedforYou à sa nouvelle plate-forme de solutions santé grand public, TELUS Espace Santé, optimisé par Microsoft HealthVault.

Compte tenu du poids des acteurs en présence ainsi que de la demande des citoyens pour accéder et gérer leurs propres informations de santé, la solution MedforYou a certainement quelques chances de succès, et même d’établir un modèle pour ce genre d’applications.

Capture d'écran de MedforYou

Un tel service web posent cependant de nombreux défis. Mentionnons seulement ceux relatifs à :

  • l’accessibilité pour les personnes avec handicaps, à faible littératie ou simplement… malades;
  • la réponse aux besoins spécifiques de personnes avec certains types de situations de santé, chroniques, aigüe ou temporaires;
  • le contrôle de l’utilisation du service par une tierce personne de l’entourage du patient (mère pour l’enfant qui inévitablement devient adolescent; proche pour la personne ayant une incapacité de l’utiliser elle-même).

N’y aurait-il donc pas intérêt ici que participent à ce test bêta, non seulement des « patients ordinaires », mais aussi des personnes qui œuvrent auprès diverses catégories de patients, ou en défense des droits des consommateurs et patients, ou pour l’accessibilité Web et la promotion du logiciel libre, ou des journalistes, techno ou non ? Car les tests bêta ne sont pas que des occasions pour les promoteurs de raffiner leurs produits à l’épreuve des réalités individuelles. Ne sont-ils pas également des opportunités de veille sociale et technologique, de débats internes et publics ainsi que d’influence du développement d’applications techniques pour les organisations de citoyens et, plus largement, pour la société ? Bref, une occasion de dialogue entre concepteurs proposeurs et utilisateurs citoyens ? Cela d’autant plus que la participation à un test bêta, ne constitue d’aucune manière un endossement de produit. Cela est amplement démontré par tous ces journalistes et chroniqueurs qui participent fréquemment à des tests bêta comme moyen de suivre et de critiquer les développements informatiques.

Bref, au bêta citoyens !

Sources : Communiqué du CUSM, Site de Medical.MDTablette d'écriture cunéiforme

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