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Médias citoyens - La nouvelle révolutionS'abonner
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Un scénario d'évolution des médias en milieu minoritaire
La relation d’un franco vivant en situation minoritaire avec sa langue maternelle se décrit facilement comme “tordue”, rien de moins. La plus marginale la situation minoritaire est, la plus tordue sera cette relation. Cela s’observe communément au Canada parmi les francos de l’Ouest canadien, du sud de l’Ontario, de la grande majorité des Maritimes et des grandes métropoles. Que ça soit celles du ROC, i.e. TO, Calgary/Edmonton, et Vancouver ou encore du Québec, i.e. Montréal, le rouleau-compresseur de la mondialisation étant ce qu’il est. Les cas de la Louisiane, de certains états du Nord-Est ou midwest américain et du “grand nord canadien” sont également d’intérêt sur le continent en raison de leur marginalité de “là où les nombres ne le justifient plus”. L’univers de l’Internet et des nouveaux médias contribuera vraisemblablement sa juste part à cette étrange relation. Pour le mieux plutôt que "tordue", faut-il se demander???
Across the board!
Les exemples de relation “tordue” dans la vie d’un franco vivant en situation minoritaire abondent. Comme point de départ, considérez la relation avec la génération antérieure indigène, avec la prochaine, et avec les nouveaux arrivants qu’ils soient du milieu de souche ou d’ailleurs. Étrange at best! Considérez maintenant celle avec le/la partenaire très souvent exogame, avec le réseau d’amis tout aussi métissés, avec le milieu de travail le plus souvent anglophone, avec les différentes communautés d’appartenance, et avec la famille/amis qui sont restés dans le milieu majoritaire d’origine. Très personnel… Enfin pensez à celle avec l’État, sa gouvernance et avec les médias ambiants ou de souche : bein franchement?
La relation de l’individu avec sa langue parlée, lue, écrite ou encore sa langue de rencontre et de réflexion s’en ressentent toutes, pour une perte le plus souvent. Peu savent en effet comment manœuvrer dans un tel environnement au point de se l’approprier. Les guides, appuis et rôles-modèles demeurent complètement inexistants à ce jour.
Il est vrai que certains francophones réussissent à se maintenir temporairement en “milieu institutionnel” en travaillant en français de “9 à 5” et/ou en s’accouplant du côté franco. La relation sous-jacente des membres de ce groupe avec ceux à l'écart ne fera cependant aucunement exception, i.e. tordue! Ni la relation “fishbowl” à l’intérieur même du milieu “institutionnel”, ni entre ceux en marge s’ils réussissent à se rencontrer ou encore à reprendre intérêt après l’immersion initiale. La torsion est telle que la grande majorité des francos vivants en situation minoritaire s’assimilent tôt ou tard à la majorité ambiante (ou simplement s’en retournent au milieu majoritaire d’origine). Un “fait de la vie”, selon un ancien premier-ministre canadien fervent de bilinguisme officiel!
Le stress résultant de cette relation tordue est ainsi résolu mais au coût d’un déracinement identitaire profond, après tout ce qui y a été investi. On se fera à croire ce qu'on veut bien, mais il reste que la prochaine génération n’a pas appris à résister à ce jour. Ce “non-dit” hante notre subconscient collectif au même titre que les politiques linguistiques de génocide culturel menées à travers le Canada au début du siècle dernier.
Tout est perception?
Compte-tenu de l’importance grandissante des médias dans nos vies, on peut se demander comment cette relation se manifeste-elle ces années-ci dans les médias qui essaient de rejoindre les francos. Et comment ces francos répondent-ils? La “langue” du média y est d’un intérêt particulier. Les contenus sous-tendus par cette langue en raison de cette relation “tordue” le sont également. Les “non-dits” constituent par exemple une partie inhérente de la vie en milieu minoritaire qu’un franco doit apprendre à gérer, incluant les "non-dits" du média.
Une identité unique ressort de tout ce méli-mélo pour le mieux ou pour le pire, selon la perception de cette situation marginale. Il est plus facile de laisser pour compte une identité résultant d’une relation franchement “tordue” que d’en faire une saine promotion. Pas facile après tout d’entrer dans le territoire des poètes maudits de Dylan Thomas, Jack Kerouac, et de Patrice Desbiens. Pas plus dans la mélancolie bipo de Leonard Cohen, Michel Houellebecq et Kurt Cobain pour les gens de milieu majoritaire. Les guides d’identité minoritaire ne courent pas les rues.
Mais si aucune identité minoritaire ne réussit à coller, celle du milieu majoritaire ambiant s’instaurera inévitablement en exclusion. La coexistence d’identités est précaire si l’identité minoritaire n’est pas alimentée de façon pertinente et soutenue. Perception ou réalité?
La perception institutionnelle
Les médias institutionnels ont traditionnellement servi de repaire linguistique pour définir et maintenir les standards de la langue, les contenus à véhiculer ainsi qu’une identité à projeter. Un franco issu de milieu majoritaire peut ainsi se maintenir, temporairement. Mais pour ceux en voie d’intégration au milieu linguistique anglo, lever la barre linguistique franco risque fort de les perdre à tout jamais! L’usage d’un français international difficile à différentier de ce qu’on entendrait ou lirait à Montréal par exemple sera prévalent en milieu minoritaire, en dépit de différences linguistiques énormes avec l’environnement ambiant anglo. Par exemple, les “capsules linguistiques” produites en milieu majoritaire franco sont rediffusées malgré des besoins fondamentalement différents.
Ces médias sont par ailleurs financés en grande partie par l’État (ou ses agences) et serviront bien souvent un agenda politique centralisé détaché de préoccupations régionales. Par exemple, démontrer en surface qu’un franco peut se maintenir en situation minoritaire aux yeux de ceux vivants en milieu majoritaire franco (et même anglo) a été important pendant longtemps. Sous des forces d’impérialisme culturel et du manque de confiance dans des capacités de l’endroit, un personnel “expats” issu de milieu majoritaire a pendant longtemps été choisi pour fournir ce repaire linguistique, pour générer les contenus et pour projeter l’identité d’intérêt servant ainsi l’agenda politique. Le personnel “expats” avait intérêt à se maintenir en “expats” à l’intérieur du milieu institutionnel dans la mesure où un financement d’appui demeurait disponible. Le personnel “expats” doit cependant vivre dans ce milieu ambiant extérieur et est aussi sujet à des forces de dislocation. Les membres de la famille également, à moins qu’ils ne réussissent à s’isoler dans ce milieu. Des écarts se développent au fil du temps et à la périphérie, plus notablement lorsque le financement d’appui se voit graduellement coupé, au gré du changement des agendas/volontés politiques, des démographies, etc.
La grande majorité des francos développeront une acculturation profonde ou aliénation identitaire, ne se reconnaissant plus dans ce que leurs médias institutionnels leur projettent. Perception ou réalité?
Une perception citoyenne
Les rapports intimes qui se développent naturellement entre le français et l’anglais en milieu minoritaire ont toujours représenté une menace à l’intégrité linguistique, la perception institutionnelle et ce qu’elle doit projeter politiquement. Ces rapports sont toutefois authentiques et les média-citoyens seront vraisemblablement les premiers à exprimer les nouvelles formes d’expression de la langue, les nouveaux contenus à véhiculer ainsi que les éléments d’une nouvelle identité à projeter. Des formes de contre-culture et de contre-médias sont les plus susceptibles pour les exprimer. Mais comment rejoindre des francos vivant en marge sans aucun appui institutionnel, lorsqu’ils ont déjà décroché en grande partie de ces médias??? Comment établir une communication entre les médias institutionnels et les média-citoyens si le langage, les contenus et les identités exprimées sont si différentes? Tordu, bien tordu, tordu extreme!
Le rôle de la scène artistique –vs- celui des média-citoyens
La “scène artistique” a traditionnellement été première en milieu majoritaire à contribuer les éléments de changement de société. Elle se voit appuyer par une masse critique si elle perçoit adéquatement ce qui se passe. La prochaine génération appuiera si ce qui est exprimé “dérange” trop la précédente. Le renouvellement de la société se fait ainsi en milieu majoritaire.
Cette “scène artistique” se voit certes sujette en milieu minoritaire à ces même relations tordues en ce qui concerne la langue à soutenir, les contenus à générer et l’identité à projeter. Elle saisit les forces vives de la société dans laquelle elle évolue. Mais elle ne se verra pas appuyer par une masse critique même si elle perçoit adéquatement ce qui se passe, puisque les nombres n’y sont pas! Encore moins pour une prochaine génération à la dérive. Cette “scène artistique” se voit donc elle aussi financée pour servir le même agenda politique et doit se diffuser, sujette à la promotion des médias institutionnels.
Ainsi contrainte, la scène artistique doit manœuvrer dans l’espace des “non-dits” et le dysfonctionnement de groupe. Le rythme de l’évolution sera plus lent au gré de ce qui devient “politiquement correct” à produire, après avoir intéressé le bailleur de fonds institutionnel. L’œuvre du dramaturge franco-ontarien Jean-Marc Dalpé semble s’inscrire dans cette démarche. L’Internet n’attend toutefois pas, à l’image des jeunes protagonistes de Dalpé.
Notons que pour survivre professionnellement (et minimiser la dépendance sur les subventions et l’adhérence à la rectitude du jour), les véritables créateurs doivent s’exiler. Le marché majoritaire anglophone ambiant n’appuiera pas ce que la situation marginale de leur provenance leur permet de mieux exprimer. Le marché majoritaire franco ne reconnaîtra pas non plus les déchirements de la société dont ils sont issus. Le talent du créateur à s’adapter sans se perdre dans ce “nouveau” milieu le mettra au défi! Notons aussi que la scène artistique se retrouve parfois un outil de propagande au même titre que les médias officiels, tel que vécu sous le régime soviétique.
Dans un tel environnement, les média-citoyens alternatifs seront les mieux à même pour déblayer le territoire de la rectitude politique et appuyer les efforts authentiques de la “scène artistique”. Les médias institutionnels (i.e. le diffuseur public, la presse et la radio communautaire) suivront éventuellement si le travail de déblaiement du nouveau territoire s’est effectué adéquatement. Les efforts d’individus dans les médias institutionnels devront également être appuyés puisqu’ils sont décimés à l’interne au niveau organisationnel. Les contractuels et nouveaux arrivants sont particulièrement vulnérables et ont le plus à contribuer. Peut-on parler “d’engagement” dans un tel environnement?
Les médias et “l’engagement”
Une langue, les contenus qu’elle véhicule et l’identité qu’elle projette se meurent lorsque son locuteur arrête de “jouer” en l’utilisant. Elle se meurt lorsqu’elle devient un fardeau à porter plutôt qu’une expression naturelle de soi. “L’engagement” par les médias évoque donc un autre fardeau: a dead-end! Les médias institutionnels se meurent ainsi depuis longtemps, à l'image des communautés dont ils se disent le partenaire.
La grande majorité des francos indigènes de la prochaine génération décrochent lors de leur période de rébellion de l’adolescence lorsqu’ils arrêtent de jouer avec une langue qu’ils avaient pourtant bien apprise jusque là grâce au jeu. Peu reprennent intérêt. Les promesses du milieu institutionnel motiveront peu. Pas plus de traction en matière d’engagement lorsque la prochaine génération se fait rappeler que “nous nous sommes battus pour nos acquis – honte à vous si vous ne vous y affairez pas mieux!” La prochaine génération ne suit à peu près pas les médias institutionnels. Coïncidence?
Les nouveaux arrivants arrêteront de jouer avec leur langue maternelle à leur arrivée en milieu minoritaire lorsque toutes leurs énergies se consacrent à leur nouvelle intégration linguistique (i.e. devenir bilingue), au travail (i.e. la quête d’un emploi), au logis, aux nouveaux amis et partenaires. Il est à peu près impossible de parler “d’engagement” devant tant d’obligations.
La langue devient souvent un fardeau associé au travail, pour ceux oeuvrant en milieu institutionnel. Une source de culpabilité, pour ceux en marge. Elle peut devenir une source de tension dans un accouplement exogame ainsi que dans les rapports avec les membres de la prochaine génération. Ils prendront certainement note durant la période d’adolescence du rapport tordu de son (ses) parent(s) franco avec sa langue et ses médias. La prochaine génération n’est-elle pas une image fidèle après tout de la précédente, et des chimères véhiculées à résoudre pour de bon? Le langage de “l’engagement” contribue en somme à désengager!
L’arrêt du “jeu”
Les manifestations de l’arrêt du “jeu” dans nos médias sont multiples : l’intolérance envers les nouvelles formes d’expression, l’arrêt de l’expérimentation, les retards face au milieu majoritaire, l’horreur du risque, le recours à des formules supprimant la spontanéité, des slogans-bidons, des feuilles de route intransigeante, un contrôle indu des contenus de toutes sortes, une gestion pesante de ces contenus, le manque de participation en ondes, en ligne sur le Net, dans les tribunes publiques, dans les courriers de lecteurs, etc. Seuls des concours avec des prix alléchants réussissent à motiver à la participation. Ce n’est vraiment pas l’esprit du jeu!
Les expressions “la francophonie de couloir” et “la francophonie tricotée serrée” saisissent bien la nature des communications ayant lieu et l’arrêt du “jeu”. Rien ne se fait sans autorisation, sans plan d’action, sans plan de développement global, sans protocole d'entente, sans projet de partenariat, sans groupe de recherche, sans étude de consultants, sans un comité, et sans référence à des “mandats”. “Work to rule”, dans la langue de Shakespeare. Seuls les “porte-paroles” de groupe d’intérêt ou “relationnistes” bénéficient de légitimité.
Aucune culture populaire ne peut prendre souche dans un environnement de communication aussi stérile et sclérosée, communiquer étant un besoin tellement fondamental dans nos vies. Les conséquences de ne pas y répondre correctement sont sévères. Les épuisements professionnels ou «burnout », l’utilisation de médications anti-dépressives ou d’autres substances nuisibles au bien-être ne seront pas des problèmes uniques au personnel oeuvrant en milieu institutionnel, média et autres. La prochaine génération décroche et va jouer ailleurs: le langage du jeu de la prochaine génération devient ainsi l'anglais. Le français leur est perçu comme la "langue des devoirs", un fardeau à porter, au désespoir du personnel enseignant pourtant bien motivé. Et c'est Neil Postman le grand guru des communications (et ancien éducateur lui-même) qui reconnaissait "we have been out-taught by the medias"!
Un projet collectif : le “jeu” linguistique et son appui par les médias
Réapprendre à “jouer” avec sa langue pour se la réapproprier requière d’abord et avant tout une disponibilité, une ouverture et une attitude positive devant des erreurs de parcours normales. Compte-tenu de l’environnement carrément hostile du milieu minoritaire d’autrefois et où nous en sommes rendus aujourd’hui avec les nouveaux “acquis”, peut-on espérer de meilleurs jours?
Les projets collectifs à ce jour en milieu minoritaire qui ont réussi à mobiliser l’ont fait sur une base toute autre que le jeu, i.e. la Charte canadienne des droits! L’établissement de conseils scolaires francophones ainsi que l’élaboration du réseau de Radio-Canada (radio, TV, web) en représentent les réalisations les plus manifestes. Des groupes d’intérêt ont réussi à se financer, à revendiquer avec succès et obtenir ces infrastructures en manœuvrant dans les agendas/volontés politiques. Les réseaux de santé et de services juridiques suivent dans cette lignée mais le nouveau contexte de “faible mobilisation citoyenne”, de faibles volontés politiques, de dévolution du fédéral vers les provinces et les municipalités (sinon “le privé”) ne le permet pas, spécialement lorsque “les nombres (et la volonté) ne le justifient plus”. Le modèle de développement basé sur des groupes d’intérêt bien hiérarchisés revendiquant sur la base de nos droits selon la Charte canadienne se retrouve donc dans un état d’essoufflement notable. De nouvelles formes de projets collectifs doivent être envisagées. De nouvelles bases de travail doivent être identifiées. Mais en sommes-nous capables, après avoir connu les succès de la recette antérieure?
Le rapport tordu entre les médias: la liberté d’expression mise en cause!
Il est difficile d’imaginer en milieu minoritaire un contenu de fonds tel ce texte produit, diffusé ou discuté par un média officiel, soit-il communautaire, du diffuseur public ou d’un groupe d’intérêt issu de la hiérarchie revendiquant sur la base de la Charte canadienne des droits. Et pourtant!
Le diffuseur public issu de cette même hiérarchie a peine à reconnaître ou diffuser les médias communautaires. Les médias communautaires ont des difficultés énormes à parler du diffuseur public, comme si l’éléphant n’était pas là. Les termes “média-citoyen” ou blogosphère demeurent pratiquement tabous dans les médias officiels en milieu minoritaire. Chaque forme de regroupement médiatique doit pourtant partager ces rares fils linguistiques pour rejoindre ces rares francos. Le dramaturge franco-ontarien Dalpé reconnaîtrait dans cette scène de dysfonctionnement de groupe les non-dits d’un déclin terminal.
N’est-il pas temps d’entreprendre une réflexion collective sur le rôle des médias dans leur ensemble en milieu minoritaire et mettre fin à des rapports aussi tordus? Un nouvel esprit de “jeu” et de liberté d’expression pourrait certes être salutaire. Mais qui donc sont les acteurs prêts à jouer? Et quel sera le jeu?







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