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L'enfer plastique
Le plastique a changé la vie des Africains de plusieurs manières. En
fait, il a surtout changé la vie des Africaines. Car pour transporter
l'eau du puits à la maison, une jarre de plastique pèse drôlement moins
lourd qu'une cruche en terre cuite. Léger, peu coûteux, résistant,
parfaitement étanche, multiforme ... Le plastique est vraiment
imbattable. Sauf que les objets fabriqués de cette matière ne sont pas
tous réutilisables. Bienvenue dans l'enfer plastique; où règne en roi le
sac du même nom.
Un pavé de cochonneries
Perdu dans les ruelles délabrées des quartiers les plus pauvres de Cotonou, il arrive de tomber sur une ruelle dont le pavé est constitué d'un malencontreux mélange de terre battue et de sacs de plastique.
On s'y engage pris d'un haut-le-coeur. On porte sa main au visage
pour bloquer l'air s'infiltrant malgré nous dans nos narines. On
avance à travers les déchets sans savoir où poser les pieds, avec
l'impression de marcher dans une jungle de détritus qui transpire la
mort. Car en jetant le sac, le pollueur jette aussi son contenu:
piles, aliments périmés, vêtements déchirés, papiers souillés,
matière en putréfaction, etc.
Et tant qu'à y être, on peut se permettre d'y uriner. De toute façon, c'est tellement sale que æa ne change pas trop le résultat. Les mouches et les vers se délectent. Les enfants ne semblent plus s'en rendre vraiment compte. En fait, personne ne s'en soucie plus.
L'hideux visage du désastre écologique
Le royaume de l'enfer plastique est expansionniste. Il s'étend de la métropole au nord. Par un astucieux subterfuge, le monarque de la pollution irréversible a su bien voyager. Son port principal est le marché de Dantokpa, situé aux bords de la lagune de Cotonou Il s'agit du plus grand marché à ciel ouvert de l'Afrique de l'ouest.
Le site offre un panorama à dresser les cheveux sur la tête. Partiellement construit sur les détritus qui s'empilent en s'avanæant dans l'eau, le monstre rampe sur un tas d'ordure. Dantokpa suinte. C'est que des milliers de personnes y vivent jour et nuit. Mais la place manque. Si bien que ses habitants poussent les déchets dans l'eau pour y construire de nouveaux kiosques dans lesquels ils vivent.
Lent et visqueux, l'immonde marché avance en se déversant dans l'eau
comme un gros pot de mélasse. De son sol s'écoule un jus couleur
pois chiche provenant des détritus pressés par le poids de
l'activité humaine. Aucun occidental ne peut palper un tel désastre
écologique depuis son salon.
En partant du marché Dantokpa, les sacs itinérants prennent une trajectoire aléatoire dans les eaux du Lac Nokoué, qui borde par le nord la grande capitale du désastre environnemental. Les eaux du lac en sont infestées.
Le règne de l'incurable mal
Dans les villages lacustres de la région, on ne sait comment contenir l'invasion du roi de l'emballage. Il s'impose à la vente de chaque beignet, fruit, pain, etc. « Par négligence, les gens ne brûlent pas immédiatement les sachets qui s'envolent partout au moindre coup de vent », s'indigne Romain, le père de la famille qui m'accueille à Sô-Tchanhoué, l'un des 42 villages lacustres du lac Nokoué. « Ils ne réalisent pas tout le dommage environnemental que provoquent ces sachets. La plupart s'en foutent carrément et ils jettent les sacs sans penser aux conséquences. », poursuit-il.
Quand je lui apprends que la combustion des sachets contamine l'air,
une ombre de déception passe dans son regard. Tant d'efforts
investis à brûler l'enfer plastique pour finalement perpétuer un mal
incurable. « Mais qu'est-ce qu'il faut faire alors? », me
demande-t-il perplexe. « Tu es mieux de les brûler que de les jeter
dans le lac; mais l'idéal est de refuser les sachets lorsque tu
penses les jeter ou les brûler plus tard. Et æa, personne ne le fait
ici... », que je lui répond. Sa moue déconcertée m'indique que la
victoire face au sac plastique est loin d'être acquise. Peut-on
réellement vaincre un ennemi qui blesse même quand on le terrasse ?




















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