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Texte d'intention de la réalisatrice Ève Lamont
Le titre Pas de Pays sans Paysans évoque qu'il n'y a pas de souveraineté politique possible sans souveraineté alimentaire. L'alimentation n'est pas une marchandise comme les autres. Pourtant, aujourd'hui, 20 compagnies transnationales, des immenses conglomérats, possèdent 94% du secteur agrochimique et agroalimentaire mondial. L'agro-industrie a étendu son contrôle sur toute la chaîne alimentaire, à partir des semences dans les champs jusque dans nos assiettes. L'alimentation qui en résulte est de plus en plus artificielle, standardisée, transformée et empoisonnée. Avec la libéralisation des marchés et les accords internationaux de l'Organisation Mondiale du Commerce - OMC, la souveraineté alimentaire de tous les pays est mise en péril. Lorsque l'agriculture devient une simple marchandise sur les marchés mondiaux, on assiste à la destruction des agricultures locales avec comme conséquence l'insécurité alimentaire et l'élimination des paysans. C'est pourquoi le droit de chaque pays à la souveraineté alimentaire, le droit des peuples à choisir leur agriculture est un droit fondamental, un droit à la vie.
PAS de PAYS sans PAYSANS est aussi un slogan qui date du début des années 80 en France. Les «ancêtres» de la Confédération Paysanne, Les Travailleurs Paysans, l'ont employé et puis la Confédération Paysanne l'a ensuite repris pour dénoncer la tendance lourde vers le dépeuplement et la désertisation des campagnes. Ce slogan est devenu constant sur les banderoles de toutes les manifestations et il a d'ailleurs si bien collé à la réalité ressentie par les paysans que quelques années plus tard la Fédération Nationale des Syndicats d'Exploitants Agricoles - FNSEA (le syndicat productiviste et majoritaire) se l'est même accaparé!... tiens, ça me fait penser au double discours de l'Union des Producteurs Agricoles - UPA qui dénonce maintenant les effets dévastateurs de la globalisation des marchés sur les agriculteurs lorsque ce monopole syndical en a tant défendu l'application (par exemple, en tant qu'instigateur en 1998 du sacro-saint «droit de produire» avec comme objectif principal de doubler les exportations agricoles en cinq ans). De toute évidence, le slogan PAS DE PAYS SANS PAYSANS reste pertinent dans l'actualité, et pas seulement en France!
Après un périple de quatre ans de recherches et trois ans de rencontres avec un grand nombre de paysans, agricultrices ou éleveurs, en nombre largement plus considérable que ce qui se retrouve à l'écran, après avoir sillonné le monde agricole à travers deux continents et trois pays, la répétition d'une certaine réalité et sa force éclatante m'ont sauté aux yeux. Contrairement à l'agriculture industrielle, l'agriculture paysanne se révèle une agriculture de proximité, respectueuse de l'environnement, économe en énergie, autonome dans ses modes de production, garante d'un revenu décent pour les agriculteurs, transmissible à la relève, économiquement efficace et socialement équitable. Les fermes paysannes nécessitent moins de capitalisation et des investissements réduits donc elles sont plus faciles à transmettre. Elles peuvent assurer un revenu aux paysans en permettant une bonne viabilité parce qu'elles réussissent à se soustraire des contraintes de la course à la productivité qui demande de produire toujours plus avec des prix toujours à la baisse. A revenu identique, voire à temps de travail équivalent, les fermes en agriculture paysanne sont aussi performantes.
Par les observations faites sur le terrain et les témoignages des paysans que j'ai recueillis, il m'est apparu évident que l'agriculture paysanne et biologique s'inscrit toujours dans la durée. C'est d'abord une agriculture pérenne qui pourra se poursuivre dans les siècles à venir sans dégrader les sols, sans détruire les écosystèmes et sans enlever la possibilité de nourrir la planète. L'agriculture paysanne et biologique a comme mission de nourrir les gens avec une nourriture saine et de qualité, adaptée au territoire et au climat local. En faisant ainsi, elle préserve la biodiversité, l'environnement et le milieu de vie des habitants des campagnes. Plus que jamais, j'ai pu constater que l'agriculture paysanne s'impose comme une véritable alternative, viable et nécessaire, dans un contexte où les dérapages du système productiviste sont de plus en plus évidents et admis, avec les dégâts environnementaux, sociaux et sanitaires qu'on connaît. L'agriculture paysanne est aussi un formidable outil de résistance face à un système économique dévastateur qui a mené l'agriculture dans un cul de sac et qui tente de faire disparaître les agriculteurs sur l'autel de la compétitivité.
Aujourd'hui sous la pression des firmes de l'agrochimique, la plupart des paysans n'ont plus la possibilité de sélectionner, utiliser et produire leurs semences adaptées à leur terroirs et à leur choix de cultures. La préservation de la diversité des espèces cultivées constitue pourtant une enjeu majeur de notre siècle. Avec l'arrivée des OGM, l'agriculture paysanne et biologique est d'autant plus menacée tout comme le patrimoine génétique mondial confisqué par le brevetage du vivant. La domination des firmes transnationales de biotechnologies qui fournissent les semences et les pesticides aux agriculteurs sont en train d'imposer les OGM partout dans le monde. Protégés par les brevets, les OGM aggravent la perte d'autonomie des paysans et exposent ceux qui n'en cultivent pas aux risques de pollution génétique... et même de poursuites judiciaires pour non paiements de royalties !
Conæues d'abord pour engranger d'immenses profit par les conglomérats agrochimiques, les plantes OGM offrent peu de diversité et sont essentiellement des plantes pesticides, dont l'insertion d'un gène étranger permet à la plante d'absorber un herbicide sans mourir ou de secréter un insecticide. Les plantes résistantes aux herbicides (Roundup Ready de Monsanto ou Liberty Link de Syngenta) font vendre beaucoup d'herbicide....un produit dont l'utilisation augmente puisqu'avec le phénomène de pollinisation, les «mauvaises herbes», se font contaminer par les OGM et deviennent de plus en plus résistantes à l'herbicide en question. Grave menace contre l'environnement, les plantes transgéniques nous ont été imposées au détriment de la démocratie, sans débat public pour décider de la production et de la consommation des OGM. Et il n'y a pas eu non plus d'évaluation sanitaire pour juger si les OGM sont sans danger pour la santé humaine. Des études scientifiques commencent pourtant à révéler que les OGM ont des effets très néfastes sur la santé des rats et qu'ils peuvent être à l'origine d'allergies et de cancers !
Plus que jamais, promouvoir une alternative à l'agriculture industrielle doit être au c?ur de nos priorités. Si de plus en plus d'agriculteurs mais aussi de consommateurs peuvent comprendre que rien n'est innocent, que nos actions soit disant les plus anodines dans un domaine vont avoir un impact dans d'autres domaines, alors l'agriculture paysanne et biologique ira de soi. Il faut que tous réalisent que si on craint les intrants chimiques qui sont épandus sur les sols, et tous les médicaments qui sont administrés au bétail, si on ne veut pas voir un paysage dévasté et les cours d'eau s'asphyxier, si on n'aime pas voir des champs de grandes monocultures à perte de vue, si on préfère un paysage avec des arbres et des haies avec une alternance d'élevages et de cultures, et bien il faut une agriculture diversifiée qui évite la concentration d'élevages de porcs ou de volailles. Aujourd'hui les consommateurs, les citoyens ont envie de beaux paysages, préfèrent que l'eau soit potable, que l'air soit respirable, et que leur communauté soit dynamique et en santé. L'ennui c'est qu'ils n'ont pas encore forcément fait le lien entre ce qu'ils souhaitent comme environnement et le type d'agriculture, le type de politique agricole, et le type de consommation qu'il faut soutenir individuellement et collectivement. Dans certains pays d'Europe du Nord où l'agriculture biologique s'est le mieux développée, l'argument principal a été de montrer que consommer bio c'est permettre un autre paysage, une autre protection de l'environnement, un autre développement agricole.
Je salue le courage des défricheurs des champs du possible, les paysans et paysannes qui déjà rendent effective et bien vivante l'agriculture paysanne et biologique, et ce sans soutien de l'État, envers les standards réglementaires, en dépit des contrôles de production déterminés et gérés par les technocrates de la profession, par le syndicat monopoliste de l'UPA et ses fédérations, par la Financière agricole et par le Ministère de l'agriculture qui sont loin de favoriser l'agriculture paysanne, biologique et à petite échelle. Car le gouvernement continue de financer, via nos fonds publics, uniquement l'agriculture productiviste au profit d'une minorité de fermes, les plus industrielles et polluantes.
Malgré toutes les études et rapports produits ces dernières années au Québec (Bape, Santé publique, CAPA, etc.) qui ont mis en lumière les dangereux impacts sociaux, environnementaux et sanitaires reliés à la production industrielle en agriculture, l'inertie et l'incurie des décideurs politiques se poursuit. Ni les représentants de la profession et ni les décideurs politiques ne veulent promouvoir les pratiques culturales écologiques et innovatrices en agriculture, mettre sur pied des programmes d'aide à la conversion biologique, soutenir les fermes familiales à dimension humaine pourtant créatrices d'emplois et moins dommageables pour l'environnement, favoriser la transformation et la distribution locale qui contribueraient à la revitalisation des régions.
Le débat qui s'ouvre avec ce film doit être pris comme un appel à construire une autre forme d'agriculture, une autre politique agricole et une autre faæon de consommer qui soutient une agriculture durable, économe et solidaire avec les paysans du monde. Une agriculture résolument tournée vers l'avenir.




















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