Trop longtemps l'humanité a vécu avec le sentiment que tout ce qui existe a été créé pour son usage. Un animal sauvage, ou un arbre n'ont de valeur que quand ils sont jetés à terre. Alors que le monde s'appauvrit chaque jour par la disparition définitive d'espèces animales ou végétales, que les forêts, l'eau potable et une nature féconde sont de plus en plus rares, je ne peux rester insensible à cette tragédie universelle. Par tous les moyens à ma disposition, j'essaie de contrer cette destruction massive qui progresse très vite.

La rapacité humaine est sans limite, impitoyable aussi bien pour la nature que pour tout ce qui l'habite, nos semblables étant compris dans le processus.

Radio-Canada, et les représentants des émissions jeunesse, dont Robert Roy en particulier, m'ont permis de faire des films qui portent des messages. Le jeune public est le plus exposé à la publicité, aux tentations, à l'exploitation, et je trouvais qu'il était important de l'informer, de le rendre critique, si possible, par ces médias puissants que sont le dessin animé et la télévision. Pour moi, comme pour Hubert Tison d'ailleurs, la qualité du scénario, la qualité du message, sont les éléments les plus importants du film. Les qualités artistiques et techniques ne servent qu'à l'enrichir, à le porter plus haut, plus loin, mais à la base il y a un idéal qui cherche à se communiquer et qui motive tout le reste.

Les problèmes environnementaux, de symbiose, sont des problèmes universels qui ont été longtemps étouffés par tous les profiteurs sous la notion factice de Progrès. Donc, il n'est pas étonnant que mes films aient un caractère qui touche, sur toute la surface du globe, les gens qui luttent à sensibiliser leurs semblables à un immense travail pour sauver la planète d'un empoisonnement lent, mais définitif, d'une surpopulation anarchique, ou d'une destruction instantanée par le nucléaire. Les lois seront inefficaces si les esprits ne sont pas convaincus de la nécessité d'une attitude plus altruiste, plus généreuse, qui seule peut engendrer le bonheur « dans le meilleur des mondes possibles ». Je me sens à la fois immensément faible devant ces problèmes et extrêmement réconforté de toutes les actions que mes films ont déclenchées, des encouragements et des motivations qu'ils ont su communiquer.

À mon avis, cela illustre à la fois le pouvoir de la télévision, du film, de l'art du dessin animé et aussi de la responsabilité illimitée, imprévisible dont disposent les cinéastes, les journalistes, les réalisateurs de films d'animation. Il y a une éthique que trop de gens responsables rejettent sous prétexte de création artistique ou de liberté d'expression. Mais je reste persuadé que tout créateur, peintre, architecte, cinéaste, ou écrivain a une responsabilité en regard du destin du monde et de la façon dont l'humanité se comporte. Nos actes sont influencés par les références qui nous sont présentées et notre esprit se conditionne à la répétition de ces références. Je regrette vivement qu'avec les moyens fabuleux dont nous disposons l'esprit humain n'ait pas fait plus de progrès, que nous nous trouvions encore confrontés à la barbarie, aux tortures, à des cruautés que l'on croyait caractéristiques de l'Antiquité ou du Moyen Âge, que les villes soient défigurées par des architectes qui les transforment en salles d'échantillons ou en clapiers.

On a fait allusion à des influences présentes dans mes dessins, Chagall, Monet, Renoir... Je ne les renie pas, au contraire, j'essaie de me servir de ces références pour familiariser les spectateurs avec ce que j'essaie de leur dire en quelques minutes. Quand vous entendez un morceau de musique la première fois, il vous surprend, vous séduit peut-être, ou bien vous rebute. Quand vous le réentendez, l'effet est très différent. Il devient plus familier et éveille des réactions plus intéressantes. Plus vous le réentendez, plus il vous touche. Les allusions que j'essaie de faire valoir dans mes films sont comme des ponts que je lance vers les spectateurs pour qu'ils se sentent en terrain connu et reæoivent plus facilement les idées qui sont au coeur des images. Pour cela, les images d'Altamira ou de Lascaux dans Tout-rien, ou des impressionnistes dans L'homme qui plantait des arbres, le paysage est le sujet du film, correspond à peu près à l'époque et à l'intérêt que la plupart des gens ont pour cette forme d'expression picturale vibrante et vivante.

Ayant à faire bien souvent des panoramiques dans les films pour décrire des espaces, il est plus intéressant de faire ce mouvement dans un angle qui donne déjà un effet de perspective et aide à faire oublier le caractère mécanique de la table d'animation. C'était particulièrement utile dans le film du fleuve où j'essayais de créer un effet de déplacement influencé par les vagues ou les envolées d'oiseaux. D'avoir une table d'animation assistée par ordinateur pour les mouvements a permis de créer ce genre d'effet. Comme la plupart des plans étaient faits en mix enchaînés, l'assistance de l'ordinateur était absolument nécessaire afin de répéter exactement les mêmes mouvements à quatre reprises. Le caméraman Jean Robillard est d'une compétence exceptionnelle et il a fait un travail magnifique. C'est d'autant plus dommage pour lui que Le fleuve aux grandes eaux soit le dernier film produit par Radio-Canada, et que son expérience, son savoir, ne soient plus mis à contribution.

Il y a trop de phénomènes dans la nature pour ne pas croire à une intelligence créatrice. Dans Tout-rien, j'ai essayé d'illustrer l'opposition de l'intelligence-créatrice et de la bêtise-rapacité-destructrice dont malheureusement trop d'êtres humains sont la manifestation. On a une connaissance de plus en plus approfondie des lois et des conséquences qui régissent tout ce qui existe. Il est inconcevable que l'on n'en tienne pas plus compte, ou bien que l'on se serve de ces connaissances pour essayer de contourner ces lois par tous les moyens, comme des avocats véreux ou des crapules qui défendent la pègre et les criminels.