Pollution lumineuse : Regards éclairants sur un firmament éclairé!

 Citadins et campagnards, vous souvenez-vous de la dernière fois où vous avez pu observer un ciel étoilé, exempt de halo lumineux provenant de lumières artificielles ? Depuis plusieurs années, on appelle ‘pollution’ cette lumière qui se veut quelquefois intrusive, parfois éblouissante et qui, souvent, voile les étoiles. Une problématique telle qu’on envisage au Québec la création d’une réserve de ciel étoilé…

 Par Geneviève Nadeau

 Les habitants de Wabash ne se doutaient sûrement pas, lorsque cette petite municipalité de l’Indiana devint en 1880 la première ville au monde éclairée à l’électricité, qu’à peine plus de cent ans plus tard, près de deux terriens sur trois vivraient sous un ciel où la luminosité est en permanence supérieure de 10% à la luminosité naturelle d’une nuit de pleine lune. On estime qu’en Amérique du Nord seulement, le tiers de la lumière diffusée par les sources lumineuses artificielles est inutilement envoyée vers la voûte céleste. Il en résulte non seulement un formidable gaspillage économique et énergétique, mais une raréfaction du ciel étoilé qui alerte les amoureux d’étoiles de tout acabit, inquiets devant la perspective de perdre irréversiblement un firmament déclaré en 1992 par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine mondial à préserver.

 Une lumière qui salit le ciel

 Il faut spécifier que n’est pas pollution tout éclairage nocturne. D’ailleurs, les associations militant pour un ciel noir n’en contestent aucunement l’utilité. Leur cheval de bataille ? La lumière intrusive inutilement dirigée vers le ciel, qui éblouit, s’infiltre dans les logis et voile les étoiles en créant un halo lumineux. Le phénomène est d’autant plus problématique que la lumière ne demeure pas circonscrite à l’intérieur des limites des grosses et moins grosses agglomérations. La Fédération des astronomes amateurs du Québec (FAAQ) souligne même, dans son mémoire déposé dans le cadre de la consultation publique sur le développement durable, que le dôme lumineux créé par la ville de Montréal influence la qualité du ciel étoilé dans un rayon de 150 kilomètres. C’est ainsi plus d’une heure et demie que doivent rouler les astronomes montréalais pour avoir le ‘privilège’ d’observer les étoiles. 

On constate que les espaces naturels sont aussi affectés par ces diffusions de lumière quand on se rend, par exemple, dans le populaire secteur Rivière-à-la-pêche du Parc national du Canada de la Mauricie. C’est qu’au cœur de cette aire de camping, où des efforts énergiques sont pourtant déployés pour la préservation de l’intégrité écologique des écosystèmes, l’expérience bien naturelle de la nuit noire est rendue difficile par la présence d’un halo lumineux attribuable à la lumière générée par le complexe urbain Grand-Mère, Shawinigan et Shawinigan-Sud, qui se trouve à une vingtaine de kilomètres de là.  

Quand la lumière nuit

 Si on qualifie de ‘pollution’ cette nuisance lumineuse, c’est parce que la pollution n’affecte pas toujours directement la santé d’espèces vivantes, mais modifie leurs caractéristiques, leur comportement et leur répartition. C’est aujourd’hui le cas de certains écosystèmes. 

Il y a plusieurs années, le commandant Cousteau et l’astrophysicien Hubert Reeves lançaient cet appel, rapporté par le magazine Astronomie : « La vie sur Terre est réglée par l’alternance du jour et de la nuit ; or en quelques dizaines d’années, cet équilibre a été rompu par la prolifération anarchique d’un éclairage trop agressif, mal disposé ». Si les impacts sur la faune de la lumière artificielle ont longtemps été méconnus, il y aujourd’hui consensus sur le fait qu’elle trouble certains cycles biologiques et transforme des sources lumineuses en véritables pièges. Non seulement la lumière attire-t-elle certaines espèces, mais elle provoque à l’opposé les effets d’un morcellement d’habitat chez des espèces nocturnes fuyant la lumière, ce qui peut entraîner par exemple la désertion complète d’une zone de nidation. Quant à la lumière diffuse, elle perturbe la migration d’oiseaux en voilant les étoiles qui leur servent de repères. Des quantités négligeables de lumière ont donc une portée importante à moyen et, surtout, à long terme. Ces répercussions concernent toutes les espèces vivantes, l’être humain y compris.

 De multiples études sur la santé humaine ont par ailleurs démontré l’importance que revêt la noirceur lors du sommeil. Incroyable mais vrai, l’œil n’est pas le seul récepteur photosensible intervenant dans la régulation des cycles veille/sommeil, et c’est ainsi qu’on a déjà perturbé le cycle circadien (alternance du jour et de la nuit) d’une personne équilibrée en éclairant durant trois heures la face postérieure de son genou. Non seulement une pièce sombre faciliterait-t-elle ainsi une meilleure régulation de l’horloge biologique humaine, mais plusieurs hormones et cellules du système immunitaire, notamment celles luttant contre le cancer, fonctionnent exclusivement en pleine noirceur. C’est donc dire que la lumière des luminaires extérieurs s’infiltrant dans les chambres à coucher n’est pas sans avoir de conséquences à long terme. 

Un Québec sur-éclairé

 Un Atlas de la pollution lumineuse, réalisé grâce à des observations ciblées par des satellites météorologiques de la US Air Force,  permet de constater que la pollution lumineuse canadienne se concentre particulièrement au sud et dans l’Est du pays, c’est-à-dire là où la densité de population est la plus importante. A l’échelle du Québec, les cartes révèlent que le ciel y est particulièrement pollué, si bien qu’il n’y a pratiquement plus de ciel noir dans le sud de la province. Normal, étant donné la concentration de population qui y vit ? Des comparaisons simples permettent d’y voir plus clair. Non seulement Montréal envoie autant de lumière vers le ciel que la ville de New York, mais la capitale nationale, Québec, pollue autant le ciel par sa lumière que la Ville-Lumière elle-même, Paris. Le coût collectif de cette énergie gaspillée et émise vers un firmament qui n’en demandait pas tant se chiffre ainsi annuellement à quarante-cinq millions de dollars.

 Chloé Legris, chargée de projet à l’ASTROLab du Mont-Mégantic, avance que de multiples facteurs expliquent que le phénomène de la pollution lumineuse soit aussi marqué au Québec. Un climat froid et humide favorisant la réflexion de la lumière, de même que le faible coût et l’abondance de l’électricité et l’étendue du territoire habité contribuent à faire du Québec un triste champion en la matière. La chargée de projet souligne qu’à l’instar d’autres sociétés industrialisées, les Nord-Américains associent l’éclairage à un sentiment de sécurité, un automatisme qui devrait, à ses yeux, être revu et corrigé. 

Une culture de l’éclairage à refaire

 Pour les ardents défenseurs du ciel noir, la promotion d’un éclairage nocturne ingénieux passe d’abord par la déconstruction de mythes bien répandus. Certains luminaires extérieurs créent d’office un sentiment de sécurité chez le piéton et le propriétaire résidentiel. Pourtant, il est erroné de croire qu’un éclairage puissant va de pair avec une meilleure visibilité et une diminution de la criminalité. En fait, le passage de zones d’ombres à des zones fortement éclairées, ou vice-versa, entraîne souvent un bref aveuglement durant lequel la vulnérabilité du promeneur ou du conducteur est accrue. La FAAQ avance pour sa part qu’un éclairage plus faible mais uniforme s’avère plus approprié en évitant de créer des zones très sombres et en augmentant la profondeur de champs.

 

Dans la même lignée, des recherches ont démontré qu’une plus forte intensité de l’éclairage routier n’était pas liée à une diminution des accidents de la route. Au contraire, puisqu’une route très éclairée renforce la confiance des conducteurs les moins aguerris, qui se permettent par la même occasion quelques écarts… de vitesse.

 Ainsi, un éclairage excessif exacerbé par la surenchère ne remplit pas ses promesses. Un éclairage judicieux, reposant sur un bon contrôle du flux lumineux, parviendrait à un meilleur résultat, avec des impacts écologiques et économiques moindres. Plus facile à dire qu’à faire ! Comme dans le cas de la pollution de l’air ou de l’eau, il est difficile de modifier les pratiques sociales à l’origine de la pollution par la lumière en raison des avantages qui y sont reliés. Les grandes surfaces commerciales, qui rivalisent de brillance, ont tout à gagner des néons tape-à-l’œil. Certains citoyens, pour leur part, souhaiteraient que leur terrain soit entièrement éclairé en tout temps, Le consensus est donc d’autant plus difficile à établir que les perceptions sociales de la lumière varient.

 Une mobilisation mondiale

 A Tucson, en Arizona, ce consensus s’est créé il y a plus de trente ans déjà. En 1972, cette ville de 600 000 habitants devenait la première agglomération à réglementer l’éclairage extérieur, une mesure qui permet aujourd’hui à ses habitants d’observer la voie lactée en plein centre-ville. Depuis, de nombreux Etats et pays, tels l’Australie, l’Italie et le Chili, ont adopté leurs propres réglementations. En République Tchèque, on ne permet désormais l’éclairage extérieur que s’il est dirigé vers le sol, sous peine de sévères amendes. Une mesure contrastante avec la situation québécoise, où on discute actuellement l’illumination prochaine d’une soixantaine de sites de la ville de Québec en prévision de son 400e anniversaire, en 2008. Un coûteux et ambitieux projet qui n’est pas sans susciter la contestation de plusieurs citoyens.

 En dépit de cela, le Québec est, à l’heure actuelle, le théâtre d’une mobilisation majeure liée aux impacts de la pollution lumineuse. Si une grande partie de la population n’en a pas conscience, c’est que ces actions énergiques sont encore concentrées dans la région de l’Observatoire du Mont-Mégantic (OMM), dont le voilement des étoiles menace à court terme la rentabilité scientifique. La brillance du ciel de la région, pourtant reconnu pour sa noirceur, y a doublé en vingt ans. L’ASTROLab a donc entrepris dans les dernières années de sensibiliser la région aux impacts de la pollution par la lumière. La ville de Sherbrooke, pourtant située à plus de cinquante kilomètres de là, était dans la mire puisqu’on l’estime responsable du quart de la pollution lumineuse affectant l’observatoire. Chloé Legris, porteuse du projet, applaudit le consensus régional qui s’est formé autour de la question, et qui a donné lieu à de multiples actions concrètes. L’OMM, dans son plan d’action contre la pollution lumineuse, soutient d’ailleurs que la mise en place d’éclairages de qualité profitera aussi à la communauté en réduisant les coûts d’entretien et en rehaussant le cachet nocturne de la région.

 Au Mont-Mégantic, on projette d’autre part la création d’une réserve de ciel étoilé. Chloé Legris explique qu’une sensibilisation auprès de l’UNESCO est prévue à court terme, contact qui aura pour but de faire valoir l’importance et l’intérêt à reconnaître de telles réserves. Pour l’instant, encore dépourvue de statut officiellement reconnu par un organisme, une réserve de ciel étoilé peut être auto-déclarée dans le cas où la pollution lumineuse du ciel de la région est peu existante et où des actions de réglementation sont mises en place.

 Ailleurs au Québec et au Canada, des mesures de toutes sortes ont été instaurées. De la conversion de l’éclairage routier de Calgary à l’étude par un Comité de révision de l’éclairage public (CREP) d’un secteur de la ville de Québec, en passant par des mesures individuelles adoptées pour minimiser l’éclairage intrusif, les pistes de solution à petite et grande échelle sont nombreuses.

 S’offrir le luxe de la nuit noire

Les enjeux de la pollution lumineuse ne datent pas d’hier, mais la lutte se distingue aujourd’hui par le fait que le phénomène prend une ampleur démesurée. Une proportion grandissante de la population mondiale se sent concernée, et la perte du ciel noir n’est plus une problématique qui n’est associée qu’aux astronomes. Désormais, la protection de la voûte céleste, qui était  jusqu’à tout récemment l’une des dernières choses que l’Homme n’avait pas façonnées, s’intègre tout à fait dans un mouvement de conservation. Conservation de l’environnement nocturne, mais aussi de l’expérience humaine de la nuit noire. En bref, arrêter d’avoir peur du noir et commencer à se méfier de ces cieux qui ne le sont plus.